Canada: les peuples autochtones démunis face au Covid

Malgré un nombre officiel de cas limités, les communautés autochtones et les experts redoutent une sous-estimation des données et un rebond épidémique après le déconfinement.

Dans l’extrême nord du Québec, Danielle Perreault a eu peur. La médecin a passé un mois parmi les communautés inuites du Nunavik. «On a craint une flambée de Covid-19», confie la docteure qui évoque la «nervosité» des Autochtones. Là-bas, seulement deux hôpitaux sans unité de soins intensifs sont disponibles pour 12 000 personnes, réparties dans 14 villages accessibles seulement par avion.

Dès l’annonce du premier cas, la région s’est coupé du monde extérieur, tous les vols vers le reste du Canada ont été suspendus. Très vite, l’armée canadienne est intervenue en renfort, apportant bras et infrastructures médicales. «On n’a pas l’équipement pour traiter plus de 10 personnes dans notre hôpital», explique Andy Moorhouse, directeur du centre de santé de Puvirnituq. De retour de mission, Danielle Perreault se rassure : seuls 16 cas sont détectés à ce jour, tous guéris. «L’implication des communautés a joué un rôle clé, elles ont tout de suite pris conscience des risques», témoigne-t-elle.

Hors des réserves

Au 9 mai, il y aurait 168 cas de Covid-19 parmi les Premières Nations du Canada. 168 pour 1,67 million de personnes, et deux morts. Les chiffres (1), faibles, laissent Courtney Skye sceptique. «Ils sont sous-évalués», lance la chercheuse du Yellowhead Institute à Toronto. La jeune femme remet en cause, dans une étude publiée cette semaine, la sincérité des informations communiquées par Ottawa. Elle s’est notamment intéressée aux Autochtones vivant hors des réserves, non comptabilisés dans les statistiques officielles. «Les données du gouvernement ne reflètent pas la réalité de l’épidémie», affirme-t-elle, estimant le nombre de décès à 6.

Une situation d’autant plus problématique que les Autochtones sont plus vulnérables aux maladies infectieuses que les autres Canadiens. Dans une lettre ouverte publiée en avril, 89 chercheurs lancent un cri d’alarme. Maladies chroniques, malnutrition, absence d’eau potable, sont monnaie courante dans les communautés. «Il faut un système immunitaire en bonne forme pour lutter contre le virus, ce n’est pas le cas quand on est mal nourri», s’inquiète Malek Batal, signataire de la lettre.

Le chercheur en nutrition à l’Université de Montréal parle «d’iniquité profonde» entre les Autochtones et le reste de la population. D’après lui, la prévalence d’insécurité alimentaire chez les Premières Nations est quatre fois supérieure à la moyenne nationale canadienne. «Les produits frais s’épuisent rapidement, nous manquons de nourriture pour les aînés et les bébés», confirme Kaitlynn Hester Moses, la cheffe du Conseil des jeunes de la Nation crie au Québec.

«Racisme déguisé»

Les logements surpeuplés et insalubres dans lesquels vivent 20 % des Autochtones constituent également un facteur à même de favoriser la propagation du virus. Au Nunavik, si l’horizon de toundra est infini, à l’intérieur, il n’est pas rare de voir dix personnes habiter sous le même toit. «Les maisons sont intergénérationnelles. Lorsqu’un cas se déclare, il est impossible de contenir le virus, toute la famille est contaminée», déplore Andy Moorhouse, directeur du centre de santé de Puvirnituq. Au sein de la Nation crie, Kaitlynn Hester-Moses assure que «les malades sont isolés dans des habitations à part».

Encore faut-il que les communautés soient mises au courant de l’existence de cas positifs en leur sein. Malgré les demandes insistantes de dirigeants autochtones, Ottawa refuse de partager ces informations avec eux. «La protection de la vie privée est de la plus haute importance», justifie un représentant du ministère fédéral des Affaires autochtones.

Courtney Skye n’hésite pas à parler de «racisme déguisé» «Les autorités estiment que nous ne sommes pas capables d’utiliser ces données à bon escient.» Ce racisme «systémique» est évoqué dans la lettre des chercheurs. Ils citent en exemple le cas de deux membres de la Nation innue présentant des symptômes et refoulés, en avril, d’hôpitaux québécois, avant d’être confirmés positifs.

Guérites et contrôles

Face au virus, les Autochtones se barricadent. Guérites et contrôles se multiplient à travers le pays. Au Québec, les 700 Innus d’Ekuanistshit vivent en autarcie depuis un mois. Aucun membre de la communauté n’est autorisé à rentrer ou sortir, sauf urgence. «On s’est assuré qu’on avait assez de nourriture, que notre centre de soin était prêt et on a tout fermé», raconte le chef Jean-Charles Piétacho. Plus à l’ouest, au Manitoba, la Nation crie d’Opaskwayak expulse les résidents qui désobéissent aux règles de distanciation physique et un couvre-feu est mis en place.

Le déconfinement qui se profile fait à nouveau craindre le pire. Au Nunavik, les professionnels de santé s’inquiètent d’une réouverture prochaine des lignes aériennes. «Ça peut signifier une nouvelle vague», prévient Andy Moorhouse. Autrement dit, un retour à la case départ.

(1) Les chiffres ne tiennent pas compte des Inuits vivant dans les territoires du nord du Canada.

 

source: https://www.msn.com/fr-fr/actualite/coronavirus/au-canada-les-peuples-autochtones-d%c3%a9munis-face-au-covid/ar-BB13YFgo?li=AAaCKnE&ocid=UP97DHP

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